Catherine
Delors
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Interview

Pourquoi cette Gabrielle en français ?

En deux mots : accident, pandémie.

Le premier jour du printemps à Los Angeles, un après-midi doux et ensoleillé : la vie est belle. Méfiez-vous de la douceur de vivre, comme aurait pu le dire Talleyrand. Soudain, deux tonnes d’acier lancées à toute allure croisent mon chemin. Les os se brisent, la vue se perd, le corps se casse. Pas de chance, ou beaucoup de chance...

Je suis revenue en France pour poursuivre ma convalescence, puis la pandémie m’a dissuadée de repartir en Californie. J’ai pu faire l’inventaire de ce que j’avais accompli avant l’accident. Mon rôle de mère, ma carrière d’avocate, à Paris et à Los Angeles. Mais aussi l’écriture : deux romans parus avec succès aux États-Unis, en anglais.

Il me fallait maintenant décider de ce que j’allais faire de cette vie « supplémentaire » qui m’était miraculeusement accordée. Puisque je me trouvais en France, J’ai eu envie de réécrire mon premier roman, Mistress of the Revolution, pour le public français. Car ce n’est pas une traduction, c’est une nouvelle version. En langue française, si proche et si profondément différente de l’anglais original.

Et pourquoi avoir écrit l’histoire de Gabrielle ?

J’ai toujours été fascinée par la grande Révolution, celle de 1789, mais j’en avais gardé un souvenir confus : une succession d’évènements dont je n’avais jamais vraiment compris l’enchaînement. Du sang, des morts, beaucoup de morts, la guillotine.

Un jour, j’ai voulu redécouvrir la Révolution. Pour la comprendre, j’ai essayé une approche nouvelle, qui était de lire les mémoires écrits par les gens, surtout les femmes, qui l’avaient vécue. Ce fut une révélation : la rencontre, souvent violente, entre l’histoire de la France, de son peuple, et la destinée individuelle de ces mémorialistes. Pour elles, le personnel, l’intime même, sont indissolublement liés au politique.

Elles ont pris la plume pour nous dire les détails de leur vie de tous les jours avant et pendant la Révolution, et comment elles ont vécu la tourmente. Des témoignages directs, irremplaçables, pleins de franchise, de courage. J’ai donc écrit Mistress, puis Gabrielle, dans la lignée de ces mémoires de femmes, à la première personne.

Ce roman, c’est ma réflexion de femme, de Française, d’Américaine, et aussi d’avocate, sur la liberté, personnelle et politique, celle des femmes en particulier.

Quelles sont vos influences littéraires ?

Côté français, les auteures des XVIIe et XVIIIe siècles, trop peu lues, quand elles ne sont pas reléguées, après censure bien entendu, au rayon de la littérature enfantine : mesdames de La Fayette, d’Aulnoy, de Villeneuve, Leprince de Beaumont. Héritières de la préciosité, elles usent souvent du féerique pour aborder la thématique des relations entre femmes et hommes.

Bien entendu, pour les Lumières, Laclos, Diderot, Beaumarchais, Marivaux, sans oublier Sade et sa misandrie implacable. D’ailleurs, merci, citoyen Sade, de m’avoir prêté le sous-titre de Gabrielle ! Plus tard, les classiques du XIXe : Flaubert, Zola, Maupassant.

Côté anglais, avant tout Jane Austen, dont je relis toute l’œuvre au moins une fois par an. Mais aussi les grandes romancières qui lui succèdent : Emily Brontë, Elizabeth Gaskell, George Eliot.

Êtes-vous « auteure » ou « autrice » ?

Je me préfère auteure, terme que je trouve plus euphonique, mais je reconnais volontiers la validité étymologique d’autrice. Peu importe, chacune choisit ce qui lui plaît, l’essentiel est de marquer la féminité de l’écriture.

De nouveaux projets ?

Je suis plongée dans le Paris de 1791, au moment de la fuite de Varennes, avec des retours sur l’Auvergne au temps de la Bête du Gévaudan. Mon héroïne part à la recherche des secrets de son enfance et d’un personnage historique assez trouble, qui pourrait en détenir la clé. Quête dont elle refuse de mesurer le danger. Car la Bête n’est jamais morte : elle attend son heure, tapie au grand jour. Le tout est de savoir la reconnaître à temps.